On confie désormais à des lignes de code des décisions qui relevaient autrefois de la raison humaine : choisir notre chemin, notre partenaire, ou même poser un diagnostic médical. Cette délégation n'est pas le fruit d'une abdication forcée, mais d'une série de choix apparemment logiques. L'humanisme célèbre la capacité de l'individu à raisonner et à forger son destin. Le dataïsme, lui, perçoit le monde comme un vaste ensemble de données à optimiser. Cet article explorera les raisons profondes pour lesquelles nous en venons à transférer l'autorité de notre raison aux algorithmes, non par simple commodité, mais par une "logique" interne dictée par la complexité croissante du monde, les limitations intrinsèques de notre cognition, et la divergence dramatique de puissance de traitement entre humains et machines. I. Le poids de la complexité : pourquoi notre raison est dépassée Le Siècle des Lumières a vu la raison triompher des croyances, alimenté par les progrès scientifiques et la remise en question des certitudes millénaires. Cette période a érigé la raison humaine en arbitre suprême. Cependant, nous sommes aujourd'hui confrontés à une explosion informationnelle si vaste que nos cerveaux, conçus pour une autre époque, ne peuvent tout simplement plus y faire face. Le volume de données rend le traitement algorithmique une nécessité plutôt qu'une option. Un trader humain, par exemple, ne peut pas analyser des milliers de micro-variations boursières à la milliseconde pour prendre une décision optimale. Un algorithme le peut, ce qui le rend "logiquement" supérieur dans cet environnement. Au-delà du volume, notre raison est aussi sujette à des faiblesses inhérentes qui nous poussent vers l'automatisation de la décision. Nous sommes victimes de biais de confirmation, d'ancrage, et d'heuristiques qui faussent notre jugement. Les algorithmes, en théorie, peuvent opérer de manière plus "objective" en se basant uniquement sur des corrélations statistiques. Ce désir d'objectivité nous pousse à leur faire confiance. Plus nous prenons de décisions complexes, plus la qualité de nos choix diminue. Confier ces tâches aux algorithmes nous libère d'une charge cognitive épuisante, perçue comme un gain d'efficacité et de bien-être. De plus, la raison humaine doit composer avec l'ambiguïté et l'incertitude. Les algorithmes, même s'ils calculent des probabilités, offrent une apparence de certitude et de prédictibilité psychologiquement rassurante. Un point crucial est que la puissance de calcul des machines double environ tous les 18 mois, suivant la loi de Moore. L'évolution humaine, elle, est soumise à la sélection darwinienne, s'étalant sur des générations et potentiellement ralentie par les effets de l'État-providence. Cet écart croissant en capacité de traitement rend "logique" le recours aux machines pour les tâches nécessitant une puissance de calcul et une rapidité immenses. II. La promesse de l'optimisation : pourquoi nous croyons les algorithmes "meilleurs" Nous sommes naturellement en quête d'une efficacité maximale, de la solution optimale. Les algorithmes, par leur capacité à analyser des données que nous ne pouvons même pas percevoir, promettent d'atteindre cet idéal d'optimisation dans des domaines variés. Un algorithme de diagnostic médical peut, par exemple, croiser les symptômes d'un patient avec des millions de dossiers cliniques et d'articles de recherche en quelques secondes, identifiant des schémas que même les médecins les plus expérimentés ne pourraient discerner. C'est la promesse d'une précision surhumaine. Dans un monde de plus en plus complexe, l'idée qu'une entité dénuée d'émotions et de préjugés puisse prendre des décisions plus "rationnelles" que nous est extrêmement séduisante. Nous projetons sur eux une objectivité que nous savons nous manquer. L'adoption des algorithmes n'est pas juste théorique ; elle est validée par des succès tangibles : des itinéraires plus rapides, des recommandations de produits plus pertinentes, des systèmes plus efficients. Ces preuves de performance renforcent notre confiance et justifient "logiquement" le transfert d'autorité. Nous déléguons parce que ça marche, et que ça marche mieux que nous. III. Le glissement inéluctable : Pourquoi le transfert d'autorité s'opère Le basculement se fait souvent par petites touches, sans une décision consciente et radicale d'abandonner la raison. Chaque micro-décision déléguée à un algorithme (itinéraire GPS, choix de musique, prédiction de temps d'attente) est un chemin de moindre résistance vers une solution facile et efficace. À force d'utiliser des systèmes algorithmiques, nos attentes évoluent. Nous en venons à considérer comme "normal" ou "supérieur" ce qui est généré par l'algorithme, et à juger notre propre capacité de raisonnement comme lente ou imparfaite. Face à la "logique" des chiffres et à la complexité insondable des modèles algorithmiques, il devient difficile pour un individu de contester une décision prise par une machine. "L'algorithme l'a dit" devient une nouvelle forme d'autorité, qui supplante souvent la justification rationnelle humaine. IV. Les enjeux : qui gagne et qui perd dans cette nouvelle dynamique Un algorithme n'est qu'un outil, n'ayant d'autre sens que de servir ce pourquoi il est programmé ou paramétré. C'est l'humain qui sait s'augmenter par la machine qui sortira vainqueur de ce défi. Ce n'est pas seulement un combat entre humains et machines ; c'est fondamentalement un défi entre les humains eux-mêmes. Dans ce jeu, l'inégalité entre ceux qui tirent de la valeur tout au long de la chaîne algorithmique (développeurs, scientifiques des données, stratèges) et ceux qui la subissent (utilisateurs, travailleurs de plateforme, personnes évaluées par des algorithmes) est appelée à s'accroître drastiquement. Cela crée de nouvelles formes de pouvoir et de contrôle. Au-delà de cette inégalité, d'autres dangers surgissent :
Le transfert d'autorité de la raison à l'algorithme n'est pas un acte de soumission, mais la conséquence "logique" de notre quête d'efficacité face à une complexité écrasante et à nos propres limites cognitives. Nous n'abandonnons pas la raison ; nous la déléguons activement parce que nous percevons les algorithmes comme des outils supérieurs pour des tâches spécifiques, surtout compte tenu de leur puissance de traitement qui augmente exponentiellement. Si ce basculement est logique, est-il pour autant souhaitable dans tous les domaines ? Comment maintenir la primauté de l'éthique et de la responsabilité humaine lorsque les décisions sont prises par des entités que nous ne comprenons plus totalement ? Le véritable défi n'est plus de choisir entre humanisme et dataïsme. Il s'agit de comprendre comment la raison humaine peut coexister, collaborer, et même diriger l'intelligence algorithmique, plutôt que de simplement s'y soumettre. Comment pouvons-nous réaffirmer la valeur irréductible de notre raison, non pas malgré les algorithmes, mais grâce à une compréhension approfondie de leurs limites et de notre propre valeur unique dans cette nouvelle ère ? Quelle est, selon vous, l'aspect le plus critique de ce défi que l'humanité doit relever dès maintenant ?
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J'ai eu le plaisir d'être interviewé par Caroline Blaes au Festival Atmosphère le 12 octobre dernier. Il s'agit du festival pionnier pour "un monde durable, plus juste en harmonie avec la nature". En voici la vidéo avec une retranscription plus littéraire. Partie 1 – CHANGEMENT CIVILISATIONNEL
Vous défendez une thèse forte, celle que nous ne sommes pas simplement dans une évolution technologique, mais dans un changement de civilisation. Pouvez-vous nous éclairer : qu’est-ce qui, selon vous, change de nature ? Ce qui change de nature, c’est le fondement même de notre rapport au monde et à la vérité. Pendant des siècles, nous nous sommes reposés sur deux grands paradigmes. D'abord, le paradigme religieux, qui répondait à la question du "Pourquoi ?" en s'appuyant sur la foi et des textes sacrés. Puis, avec les Lumières, nous sommes passés au paradigme humaniste, qui répondait au "Comment ?" grâce à la raison, à la science et à l’autorité des experts. Aujourd’hui, nous entrons dans un troisième paradigme, celui que j’appelle le dataïsme. Ce nouveau monde ne se demande plus "pourquoi" ou "comment", mais "Quoi ?" : "Que me proposent les données pour optimiser ma vie, pour satisfaire mes désirs ?". L’autorité ne vient plus de Dieu ou de la raison humaine, mais du flux constant d’informations et des algorithmes qui le traitent. Ce n'est pas juste une nouvelle technologie, c'est un transfert d'autorité de l'humain vers la donnée. Ce qui change, c'est que notre société s'organise désormais autour de la collecte, du traitement et de la valorisation de l'information, modifiant en profondeur notre économie, notre politique et même nos relations sociales. • Quand pensez-vous que ce basculement est devenu réel : à quel moment ou dans quels signes concrets a-t-on vu ce changement de paradigme émerger ? Ce basculement ne s'est pas fait en un jour, mais il y a eu des accélérateurs et un "moment Spoutnik". Le premier signe a été l'émergence d'Internet dans les années 90, qui a créé une architecture décentralisée où l'information est devenue ouverte et accessible à tous. Puis, un tournant majeur a été la démocratisation du smartphone avec l'iPhone en 2007. Soudain, plus de 90% de la population a eu dans sa poche un accès permanent et intuitif à ce flux d'informations. Mais le véritable "moment Spoutnik", celui où le grand public a pris conscience de la puissance de l'algorithme, c'est le 30 novembre 2022, avec l'arrivée de ChatGPT. D'un coup, tout le monde a pu "toucher du doigt" la capacité de la machine à produire de l'information, à raisonner, à créer. Ce jour-là, nous avons collectivement réalisé que la donnée n'était plus un simple outil, mais une force capable de défier le paradigme humaniste centré sur la raison humaine. • Donc avant, on faisait confiance aux experts, aux institutions… aujourd’hui, chacun cherche, vérifie, décide par lui-même. Qu’est-ce que ça change dans notre manière de vivre ensemble ? Cela change tout. Nous passons d'une société verticale, guidée par des corps intermédiaires (l'Église, l'État, les médias, les syndicats), à une société horizontale où la désintermédiation est la règle. Avant, l'autorité était conférée par le savoir d'une élite. Aujourd'hui, chacun se sent légitime. Un exemple frappant est celui du professeur Didier Raoult pendant la crise du Covid : il a court-circuité le circuit académique traditionnel en s'adressant directement au public via YouTube et Twitter, flattant un sentiment anti-système. Des millions de personnes ont préféré croire un individu contre "l'establishment" médical. Cette dynamique fragilise le contrat social de Rousseau, qui reposait sur le renoncement à nos droits particuliers au profit d'institutions collectives. Aujourd'hui, l'individu, armé de données, tend à reprendre ses droits. Cela crée des "communautés d'émotion" qui se forment en ligne, non plus autour d'un récit national commun, mais autour de croyances et d'intérêts partagés, comme on l'a vu avec les mouvements #MeToo ou les Gilets Jaunes, nés en dehors des partis et des syndicats. • Est-ce qu’on peut dire qu’on a basculé dans une société qui ne se pense plus à partir des idées, mais à partir des données ? Oui, absolument. Nous passons d'une société structurée par la culture du collectif (des idées, des valeurs, une histoire commune) à un monde guidé par la nature des individus, c'est-à-dire par des tendances statistiquement observables. Les grandes idéologies qui ont marqué le XXe siècle cèdent la place à une vision où tout devient nombre et mesure. On n'évalue plus une politique sur ses principes, mais sur son "étude d'impact" ; la pertinence d'une formation à son classement PISA ; la qualité d'un restaurant à sa note sur TripAdvisor. Le dataïsme considère l'univers comme un vaste flux de données. Dans cette perspective, l'être humain lui-même est un système de traitement de données. Nos décisions, nos émotions, nos désirs sont vus comme le résultat d'algorithmes biochimiques. La donnée devient l'unité de mesure pour comprendre le monde et agir dessus, reléguant les grandes idées au rang de récits subjectifs. Dans le grand récit de l'humanité, chaque époque semble avoir privilégié une manière singulière de comprendre le monde, d'agir sur lui et de convaincre. Ces modes de persuasion, ces souffles qui animent le discours collectif, trouvent un écho particulier dans les concepts antiques d'Ethos, de Logos et de Pathos. Dans mon livre Bienvenue dans le dataïsme, je propose une relecture de ces trois piliers rhétoriques, non pas comme de simples outils atemporels, mais comme les reflets des grandes transformations civilisationnelles qui nous ont menés jusqu'à l'ère actuelle, celle de la donnée reine. L'Aube de l'Ethos : Quand la Parole Sacrée Fondait la Confiance
Aux commencements, lorsque l'homo sapiens s'éveillait à la conscience de soi et de l'autre, la question fondamentale était celle du "QUI". Qui croire pour m'expliquer le monde ? Qui suivre pour survivre et donner un sens à l'existence ? Dans ces sociétés naissantes, s'organisant autour de communautés et de traditions, la persuasion reposait essentiellement sur l'Ethos. C'était l'âge où la crédibilité de l'orateur, souvent une figure religieuse ou un gardien des coutumes, était le socle de toute vérité acceptée. La parole des prêtres, des chamans, des anciens, tirait sa force de la confiance et de la sympathie qu'ils inspiraient au sein de leur communauté de croyants. L'écriture, en figeant les récits sacrés et les lois immémoriales, devint l'outil d'extension de cet Ethos, assurant la pérennité d'un ordre où la foi en l'autorité du locuteur primait sur toute autre considération. La récompense promise était alors le salut, une transcendance au-delà du monde visible. Le Zénith du Logos : La Raison Éclairant le Monde Puis vint un grand basculement, celui que portèrent les Lumières. La quête de sens se déplaça du "Pourquoi" divin au "COMMENT" scientifique. Comment fonctionne l'univers ? Comment maîtriser la nature et organiser la société selon des principes rationnels ? Ce fut l'avènement du Logos, le règne de la raison, de l'argumentation logique et de la preuve empirique. Une nouvelle élite intellectuelle – philosophes, scientifiques, puis journalistes – émergea, dont le pouvoir de persuasion reposait sur la capacité à démontrer, à expliquer, à convaincre par la force du raisonnement. L'imprimerie, en démocratisant l'accès au savoir et en permettant la capitalisation des connaissances, fut le grand vecteur de ce Logos. Le citoyen était invité à adhérer à un projet collectif fondé sur le progrès, avec la promesse d'un futur meilleur éclairé par les avancées de la science et de la technique. L'Ère du Pathos : L'Émotion au Cœur du Flux Dataïste Aujourd'hui, comme je le développe dans Bienvenue dans le dataïsme, nous assistons à l'émergence d'un nouveau paradigme, celui de la donnée, qui semble propulser le Pathos au premier plan. La question centrale n'est plus tant le "Qui" croire, ni même le "Comment" comprendre, mais le "QUOI" ressentir, le "Quoi" me propose-t-on pour occuper ma vie et stimuler mes sens. Dans cet univers où l'information est surabondante et les algorithmes omnipotents, c'est la passion spontanée, l'émotion immédiate qui devient l'objectif et la mesure de nos interactions. Le numérique, succédant à l'imprimerie, est le formidable outil d'extension de ce Pathos, favorisant l'hyperpersonnalisation et la création de "bulles cognitives" où chacun est nourri de ce qui le touche, le conforte, le divertit. La promesse est celle de la satisfaction instantanée de nos désirs, de l'élimination de l'ennui par une stimulation émotionnelle constante. Nous vivons ce paradoxe fascinant d'une "émotion chaude comme valeur centrale de notre société en même temps que la technologie guidée par une data froide s’impose dans notre quotidien". De l'Ethos fondateur des premières communautés à la logique éclairée du Logos humaniste, jusqu'au Pathos vibrant de notre présent dataïste, chaque époque a ainsi façonné ses propres outils de persuasion et ses propres horizons d'attente. Comprendre cette évolution, c'est peut-être se donner les moyens de naviguer avec plus de lucidité dans le monde qui vient, un monde où, plus que jamais, la manière dont nous nous lions aux informations et aux émotions qu'elles suscitent définit notre rapport à nous-mêmes et aux autres. Si nous entrons dans un nouveau paradigme, il est urgent que l'école puisse s'adapter pour former les enfants à un monde professionnel en transformation et les futurs citoyens à une société aux référents mouvants Lorsque l’IA générative est arrivée dans nos vies, le débat s’est immédiatement focalisé sur son usage ou non par les élèves. Sciences Po a commencé par l’interdire avant de faire machine arrière comme beaucoup d’autres établissements. Un débat similaire avait eu lieu vingt-cinq ans plus tôt avec la crainte que l’encyclopédie Encarta ne remplace les livres, puis que Wikipedia ne fasse fermer les bibliothèques. Si depuis cette époque, un changement a bien eu lieu dans nos façons d’apprendre grâce aux nouvelles technologies, ces outils n’ont clairement pas eu les effets escomptés pour la multitude comme le montre le 26e rang de la France au classement Pisa. Dans le tourbillon dataïste, ce n’est pas tant Wikipédia et Google qui ont affecté le niveau des élèves que l’ensemble des sollicitations numériques et l’exigence même de l’école. Alors qu’on pourrait en solliciter plus à des élèves qui ont tant de savoir à portée de clic, on en demande moins.
Il n’y a pas de raison qu’il en soit différemment avec les capacités prométhéennes de l’IA désormais capable d’effectuer un travail de recherche, de compilation et de synthèse en quelques secondes. Son usage s’est naturellement imposé sur les bancs des universités, si bien qu’en avril 2024, une étude montrait un taux d’adoption de 99% en 4ème année du Pôle Léonard de Vinci. Chez les enseignants, l’intelligence artificielle est déjà une option pour dégager du temps dans la correction des copies et la préparation de cours adaptés à certaines typologies d’élèves. La profession fait aussi évoluer les modalités d’évaluation sur la base d’examens adaptés à la cohabitation avec l’IA. Mais l’enjeu majeur pour l’école est de préparer nos enfants à une double réalité Cohabiter avec une intelligence gratuite face à des métiers en mutation Pour préparer au monde du travail, on devait tous apprendre à coder, mais la machine le fait déjà mieux que nous. Nous devons savoir présenter des idées mais l’IA générative s’avère également de plus en plus performante dans cet exercice. Désormais, il ne s’agit plus seulement d’apprendre à faire, mais d’apprendre à cohabiter avec une intelligence quasi-gratuite et accessible à tous. Cette nouvelle capacité peut démultiplier les possibilités, mais elle annonce l’émergence d’une inégalité entre ceux qui sauront exploiter les algorithmes et les autres. L’école doit donc préparer les élèves à utiliser efficacement ces outils tout en conservant des enseignements de base indispensables (lire, compter et partager une culture commune). Alors comment faire de la place ? Les outils numériques apporteront sans doute une solution pour parfaire ces apprentissages, notamment en dehors de l’école. Vivre en citoyen à l’ère d’une vérité sans remise en question L’école nous a aussi appris à chercher une information parmi des sources diverses et à nous y fier. Une approche qui devient hasardeuse à mesure que les garde-fous de l’information s’effondrent. Les tenants de la post-modernité ont trouvé avec internet un écho inédit pour remettre en cause les institutions et les récits nationaux. La traduction de ce mouvement de déconstruction est désormais une porte ouverte sur un monde virtuel où avatars et fakenews s’invitent dans notre quotidien. Quel rôle alors pour une école qui préparerait à évoluer dans un monde où l’information et la vérité sont deux choses bien distinctes ? L’école a ce nouveau devoir de former à l’identification des biais cognitifs, à la validation d’une information qui permettent le développement de l’esprit critique. Évitons de former des étudiants obsolètes Alors que l’IA projette une société dont nous avons du mal à en définir les contours, l’enseignement doit encourager les générations futures à se projeter et à trouver de nouvelles voies plus adaptées à ce monde en cours de construction. La reproduction des modèles à la base de l’école de Jules Ferry atteindra bientôt ses limites. Pour éviter de fabriquer des étudiants obsolètes, nous devons revenir à des fondements plus socratiques : apprendre à apprendre. Nos jeunes doivent entrer dans la vie professionnelle en maîtrisant le concept d’amélioration continue pour eux-mêmes. Il en va sinon de notre obsolescence à tous. Le dataïsme considère que l’univers répond à des règles de traitement de l’information que la science extrait progressivement, au fil de ses progrès. Les mathématiques permettent ainsi de parler un langage commun entre les disciplines en traduisant les évènements en données traitées. La tendance universitaire est à l’interdisciplinarité qui cherche à utiliser les apports d’une expertise dans d’autres domaines. Les sciences sociales et économiques s’attachent à se rationnaliser par des études statistiques, tandis que le digital fait tomber les murs entre les métiers. Ce n’est que le prolongement de l’intuition posée par Descartes, que tout phénomène doit pouvoir s’expliquer par des « lois » mathématiques.
L’approche dataïste s’avère un outil puissant pour comprendre le monde et interagir avec lui de façon proactive. C’est donc une philosophie particulièrement adaptée pour l’homme qui ne peut plus s’appuyer sur le religieux et qui a perçu les limites de l’humanisme depuis trois siècles. Comme pour ces paradigmes, le dataïsme nous met face à une transcendance : l’être humain est un pion au milieu d’un écosystème bien plus large que ce qu’il peut appréhender naturellement. Platon distinguait déjà dans La République le Visible du monde des hommes (dans la caverne) et de la Vérité du monde des idées (à la lumière du soleil). Thomas d’Aquin formalise dès le XIIIe siècle comment foi et raison peuvent s’intégrer en les faisant cohabiter à deux niveaux différents : les choses sont réelles ou non, tandis que ce qu’on dit est conforme ou non à la volonté de Dieu. Lorsque la pensée scientifique a commencé à s’imposer, cela a permis de négocier les incohérences entre la réalité du monde humain et la foi du religieux. Le dataïsme suit la même voie de replacer la réalité des hommes dans un univers plus large qui ne nous est pas directement accessible, car se définissant à un autre niveau, celui de l’information et de son traitement. Les lois de la physique, la biologie et la chimie n’ont pas attendu l’apparition d’homo sapiens pour définir le fonctionnement de l’univers. Il y a donc là-aussi une vérité du monde dépassant la réalité des humains. La vérité transcende le réel. Pour le dataïste, si l’information apparait désormais au centre du fonctionnement de nos sociétés, ce n’est que le résultat d’un processus en cours depuis longtemps : le monde actuel n’est que le nouveau chapitre d’une histoire où l’information a toujours été au cœur de l’histoire de l’homme. C’est l’hypothèse justement développée par l’historien Yuval Noah Harari d’abord dans son ouvrage Sapiens, puis dans Homo Deus où il cherche à identifier les tendances de demain à partir des logiques sociétales à l’œuvre aujourd'hui et hier : « Dans une perspective dataïste, nous pouvons interpréter l'espèce humaine tout entière comme un seul système de traitement de données, dont les individus seraient les puces. L'histoire serait alors le processus qui vise à améliorer l'efficacité de ce système ». Le dataïsme appréhende le monde comme un vaste flux d'informations traitées par des algorithmes, redéfinit notre économie, notre politique et nos relations sociales. Une des conséquences les plus frappantes de cette ère nouvelle est la manière dont elle semble favoriser le développement du populisme. Mais pourquoi cette convergence ? 1) La désintermédiation : une aubaine pour le discours populiste L'un des piliers du dataïsme est la désintermédiation. Les canaux traditionnels d'information et d'influence, tels que les médias établis et les partis politiques classiques, voient leur rôle d'intermédiaire s'affaiblir. Cette évolution ouvre un espace que le populisme investit avec succès, en cherchant un échange direct avec le peuple, contournant ainsi les filtres habituels. Le populisme "se fond dans le dataïsme qui, justement, rejette l’intermédiation de l’individu et prône l’échange direct du peuple avec le peuple". Cette rupture permet aux figures populistes de s'adresser directement à une large audience, sans filtre. Gianroberto Casaleggio et Beppe Grillo, avec le Mouvement 5 Étoiles en Italie, ont utilisé un blog pour identifier les attentes des électeurs et leur "tenir le discours qu’ils souhaitent", adaptant leur message en continu grâce à l'analyse des données issues des échanges avec les électeurs sur ce même blog. Nous sommes entrés dans une "société des émotions". Sur les réseaux sociaux, vecteurs privilégiés du dataïsme, l’émotion est souvent plus forte que la raison. Et comme l’émotion négative se révèle plus performante que l’émotion positive, Les partis extrémistes et les discours populistes, qui s’exprimant mieux sur les émotions négatives, permettent de polariser le débat public et de rebondir sur les colères. Chaque nouveau récit s’adresse à notre rationalité, mais en passant par nos émotions, carburant du populisme 2) L'effritement de la confiance : le populisme en embuscade Les algorithmes qui régissent notre expérience en ligne nous enferment souvent dans ce que l'on nomme des "bulles de filtres", limitant notre exposition à des perspectives diversifiées. Ces bulles peuvent se transformer en "chambres d'écho médiatique", où les narratifs populistes sont amplifiés et répétés, "gagnant en crédibilité" sans confrontation critique. Dans cet univers, la notion même de vérité objective devient malléable, et "trop d’information tue l’information", favorisant la propagation d'infox. Le dataïsme s'accompagne d'une remise en cause des représentants de l’autorité publique et d'une défiance envers les "experts de la vérité". L'affaiblissement de la parole des experts est notable. Le populisme se nourrit activement de cette défiance, se positionnant comme une alternative "anti-système", un discours qui résonne particulièrement dans une société où les corps intermédiaires sont contestés. 3) Le populisme : maître des outils dataïstes et des dynamiques identitaires Les acteurs populistes ont rapidement compris comment utiliser les outils du dataïsme à leur avantage. Ils ont, en quelque sorte, "épousé l'algorithme" pour construire des machines politiques efficaces. L'analyse de données permet un ciblage précis des messages, et la viralité inhérente aux réseaux sociaux assure une diffusion rapide des idées, même les plus clivantes. La montée du populisme dans les démocraties occidentales se renforce d’une parole libérée sur des médias où les prises de position les plus engagées sont les plus visibles par le jeu des partages et des likes. De plus, le dataïsme, en favorisant le rejet de l'intermédiation et en permettant à l'individu de se connecter à des communautés choisies, peut exacerber les revendications identitaires. Les réseaux sociaux permettent à des communautés de se former et de se renforcer autour de marqueurs identitaires spécifiques. Le populisme puise souvent sa force dans ces dynamiques, en s'adressant à des groupes qui se sentent incompris ou menacés, et en opposant une "multitude" partageant "les mêmes données pour construire la même fiction" aux élites ou à d'autres groupes. En conclusion, ce n'est pas tant que le dataïsme engendre le populisme, mais il lui fournit un écosystème et des instruments qui en amplifient la portée et l'efficacité. La convergence entre la "société de l’information" et les stratégies populistes pose des défis majeurs à nos démocraties. Il est donc nécessaire de remettre en place des contre-pouvoirs afin défendre le débat démocratique et soutenir la vérité.
Le mouvement Cyberpunk né dans l'univers geek des années 80 mettait en scène un futur proche où la technologie s'imposait dans notre quotidien avec des héros intégrant nativement l'ère de la post-vérité. Le rapprochement d'Edouard Fillias avec la société d'aujourd'hui est éclairant.
Je partage ici la réflexion d’Edouard Fillias, CEO de JIN, qui revient sur l’Univers cyberpunk projeté par certains artistes des années 80, et notamment William Gibson en … 1984 (!). Il observe que la dystopie a rejoint notre réalité. Neuromancien (qui aura le droit à deux suites) est considéré comme une œuvre de référence de ce mouvement et ses influences dans Matrix, Ghost in the shell et Player One sont évidentes. Mais ce serait oublier Blade runner sorti sur les écrans deux ans plus tôt et tiré de l'œuvre écrite en 1966 par Phlip K. Dick dont on peut apprécier le joli titre : " les androïdes rêvent-ils de moutins électriques ?". A travers la description d'un monde où l'humain s'hybride de plus en plus avec la machine et le virtuel, il s'agit à chaque fois d'interroger ce qui fonde notre humanité. A l'heure où l'intelligence s'autonomise et devient abondante, la question n'a jamais été autant d'actualité.
Contrairement à ce que prévoyait George Orwell en 1948, ce n’est pas un état autoritaire qui nous y a conduit, mais nos choix conscients dans un monde dataïste.
J'ai découvert récemment le coup de gueule de Pierre Fayolle sur LinkedIn et je ne peux m'empêcher d'y associer ma sympathie (A lire ci-contre).
Pierre s'énervait, à juste titre, de cette pratique répandue dans les visioconférences de voir une partie importante des participants couper leurs caméras. Au-delà de la perte potentielle en qualité d'échange et d'un engagement qui peut sembler moindre (ce qui n'est pas une généralité), c'est surtout notre capacité à interagir pleinement, humainement, qui s'en trouve affectée. Il devient difficile de transmettre toute la richesse des interactions humaines : capter un sourire, voir une réaction, faire passer une émotion. Ce phénomène, anodin en apparence, pourrait bien être un symptôme discret d'une transformation plus profonde de notre société, un glissement vers ce "dataïsme" ambiant, où l'interaction humaine directe cède le pas à des échanges désincarnés. Un risque majeur quand les chatbots se posent en concurrents à l'intelligence humaine.
Les confinements n'ont peut-être fait qu'accélérer une tendance de fond, un glissement vers l'individuel que le dataïsme, avec son cortège d'outils numériques, avait déjà amorcé. La formule du "monde d’après", si séduisante, laissait espérer une prise de conscience, de nouveaux réflexes. Pourtant, ce monde d'après ressemble souvent étrangement à celui d'avant, avec toutefois une accélération de certaines dynamiques. La distanciation sociale imposée par la lutte contre la Covid-19 aura été un marqueur fort, accentuant une individualisation déjà à l'œuvre :
Ces chocs réorientent le cours de nos sociétés. Albert Hirschman avait théorisé comment les individus et les sociétés oscillent par phases entre la quête du "bonheur privé" et l'engagement dans l'"action publique". Ce repli derrière l'écran noir, ce choix d'un confort individuel – ne pas avoir à se soucier de son image, de son arrière-plan – n'est-il pas une micro-manifestation de cette phase où l'on privilégie son "bonheur privé", au détriment de la richesse de l'"action publique" que constitue une réunion pleinement participative ? Et cette habitude se normalise d'autant plus vite que, comme l'a montré Robert Cialdini (dans Influence: The Psychology of Persuasion, 1984), nous sommes enclins à imiter le comportement des autres, surtout dans l'incertitude des nouvelles normes professionnelles qui émergent à l'ère du dataïsme. Le défi est de taille : il nous oblige, entreprises comme individus, à savoir nous adapter pour passer de la distanciation sociale subie à une véritable socialisation à distance, choisie et enrichie. Car derrière nos écrans noirs, c'est bien notre humanité que nous voilons, à une époque où elle est de plus en plus questionnée, voire "challengée", par l'intelligence artificielle. En estompant nos expressions, en filtrant nos présences, en rendant nos échanges plus proches d'une transaction de données que d'une rencontre, ne nous rendons-nous pas plus aisément compréhensibles comme de simples ensembles de données, plus facilement simulables ou, à terme, remplaçables par des IA qui excellent dans le traitement de l'information désincarnée ? Alors, pour préserver cette richesse irréductible de l'interaction humaine : rallumons la lumière ! La semaine dernière, j’ai eu le plaisir d’intervenir à la Maddy Keynote | MKIA organisée par Maddyness, un événement incontournable dédié à l’IA et à ses applications concrètes dans nos organisations. Sur la belle scène de la Salle Gaveau, j’ai partagé la réalité de l'évolution vers le dataïsme. Un sujet aussi fascinant que structurant, qui soulève de vraies questions pour les entreprises et pour nos comportements. Voici l'intégralité de la Keynote. |
AuthorDocteur en sciences de l'information et de la comunication, Laurent Darmon est le Directeur de l'Innovation de l'une des dix premières banques du monde Archives
Janvier 2026
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