|
L'ObSoCo vient de publier la quatrième vague de son Observatoire des perspectives utopiques, réalisée auprès de 4 000 personnes représentatives de la population française. Les chiffres sont brutaux : 57 % des Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. 79 % se sentent dans un environnement de plus en plus dangereux. 70 % ont le sentiment que le monde change trop vite. Ces données méritent qu'on s'y arrête, et pas seulement pour leur caractère anxiogène. Lues à travers le prisme du dataïsme, elles révèlent quelque chose d'une profondeur remarquable : une société qui subit une transformation de paradigme sans l'avoir choisie — et qui, majoritairement, ne la veut pas. La société rêvée par les Français : un portrait en trois imaginairesL'étude identifie trois projets de société structurant les aspirations françaises :
Le paradoxe fondamentalD'un côté, le dataïsme avance. Il s'installe dans nos vies par capillarité, à travers chaque algorithme de recommandation, chaque interface de notation, chaque décision assistée par l'IA. Les géants du numérique — qui ne recueillent que 30 % de confiance selon l'ObSoCo, à peine plus que les partis politiques (9 %) — continuent pourtant de capter nos données, de structurer nos désirs, de remodeler nos relations sociales. De l'autre côté, 90 % de la population aspire à autre chose. Deux visions en apparence opposées — sobriété solidaire ou ordre identitaire — mais qui partagent un point commun fondamental : le refus de la médiation froide de la machine comme principe organisateur du lien social. Ce n'est pas un paradoxe anecdotique. C'est le moteur caché de notre époque. Et il confirme ce que j'essaie de montrer dans mon livre : le dataïsme n'est pas une idéologie choisie, débattue, délibérée. C'est un changement de paradigme qui s'opère malgré les aspirations collectives, porté par une minorité agissante — développeurs, investisseurs, stratèges — pendant que la majorité regarde, perplexe, le monde changer trop vite. La crise du Logos : l'effondrement des pilotesL'étude confirme ce que j'analyse comme l'effondrement du paradigme humaniste. Dans la grande histoire des autorités successives, nous avons vécu sous l'Éthos — la parole sacrée et institutionnelle — puis sous le Logos — la raison, la science, l'expertise humaine. C'est ce Logos qui est aujourd'hui en crise. 71 % des Français jugent que la démocratie fonctionne mal. Les élus nationaux ne recueillent que 15 % de confiance. Les médias : 31 %. Toutes les institutions censées incarner la raison collective sont disqualifiées. À l'inverse, les figures qui bénéficient encore d'une confiance majoritaire sont les artisans, les paysans, les associations — ceux qui font, qui sont proches, mais ne gouvernent pas. Ce sont des figures de l'incarnation : du geste physique, de la proximité, du tangible. Tout ce que le dataïsme, dans son abstraction algorithmique, ne peut pas offrir. Là où la machine optimise à distance, l'artisan répare sous vos yeux. Là où l'algorithme recommande, le paysan produit ce que vous mangez. Ce que Walter Benjamin appelait l'Aura — cette qualité de présence et d'ancrage dans l'ici et maintenant — voilà ce que les Français plébiscitent, et ce que la révolution dataïste menace d'effacer. Le vide de l'horizonPour la première fois, les deux premières utopies se retrouvent à égalité parfaite : 45 % chacune. L'étude parle d'un « épuisement de toute vision dominante ». C'est peut-être le signal le plus inquiétant. La transition entre paradigmes est toujours une période de vertige : quand un horizon s'effondre avant qu'un autre ne s'impose. Nous l'avons vécu lors du passage du religieux à l'humaniste. Nous le vivons à nouveau.
Mais ce vide n'est pas un équilibre. C'est une béance. Et dans les béances historiques, ce ne sont pas les projets les plus plébiscités qui s'imposent — ce sont les plus organisés, les plus capitalisés, les plus agiles. C'est-à-dire, dans notre époque, ceux qui maîtrisent le flux de données. Le dataïsme n'a pas besoin d'être désiré pour avancer. Il lui suffit d'occuper le vide laissé par les paradigmes défaillants. Quand le refus devient violence : un signal d'alarmeJusqu'ici, ce refus du dataïsme s'exprimait par des sondages, des votes de défiance, un retrait de la vie numérique. Mais en avril 2026, quelque chose a basculé. Un cocktail Molotov a été lancé contre la résidence de Sam Altman, patron d'OpenAI, à San Francisco. Trois jours plus tard, des coups de feu étaient tirés devant une autre de ses propriétés. L'assaillant identifié — Daniel Moreno-Gama, vingt ans, venu du Texas — avait rédigé un manifeste intitulé Your Last Warning, revendiquant vouloir tuer Altman pour empêcher « notre extinction imminente » par l'IA. Le FBI a saisi le document, qui liste les noms et adresses d'autres dirigeants et investisseurs du secteur. Cette violence est absolument condamnable. Elle ne constitue ni une réponse légitime ni une stratégie efficace. Elle ne servira qu'à discréditer les inquiétudes pourtant réelles que partagent des millions de personnes sur la trajectoire de l'IA. Mais ce serait une erreur de ne voir dans ces actes que la folie d'un individu isolé. Les parallèles avec l'assassinat du PDG de United Healthcare en décembre 2024 — un jeune homme, un manifeste, une cible symbolique érigée en responsable d'un mal collectif — révèlent un terreau idéologique. Un sondage Gallup-Walton publié début 2026 mesure le sentiment des jeunes de la génération Z face à l'IA selon leur fréquence d'usage : les utilisateurs quotidiens sont 69 % à se dire curieux, 18 % en colère. Chez ceux qui n'utilisent jamais l'IA, le rapport s'inverse : 60 % se déclarent anxieux, 59 % en colère. Ce qui rend la situation particulièrement préoccupante, c'est la dissonance que décrit cette violence. D'un côté, les bâtisseurs de la Silicon Valley promettent l'utopie technologique. De l'autre, ces mêmes dirigeants se barricadent : Mark Zuckerberg construit à Kauai un bunker estimé à 270 millions de dollars. Peter Thiel a un refuge en Nouvelle-Zélande. Sam Altman a confié posséder de l'or, de l'iodure de potassium, des antibiotiques, des masques à gaz. Reid Hoffman estime que plus de la moitié des milliardaires de la Silicon Valley ont leur « assurance apocalypse ». Il y a Sutskever, ex-chief scientist d'OpenAI, aurait lancé à ses équipes : "We're definitely going to build a bunker before we release Super AI". On ne peut pas durablement promettre le paradis tout en creusant des bunkers. Cette rhétorique catastrophiste n'a pas été produite par des opposants à l'IA — elle a été produite par ceux-là mêmes qui accélèrent son déploiement. Moreno-Gama n'a fait que prendre leurs mots au sérieux. Les données de l'ObSoCo éclairent ce basculement d'une lumière différente. Lorsque 79 % des Français se sentent dans un environnement de plus en plus dangereux et que 70 % ont le sentiment que le monde change trop vite, ce n'est pas de l'irrationalité : c'est une perception confuse, mais réelle, d'un pouvoir qui leur échappe. La violence anti-IA est la forme la plus pathologique de cette perception. Mais elle n'en est que l'expression extrême. Qui conduit la transformation ? Et avec quel mandat ?La question qui traverse en creux toute l'étude de l'ObSoCo est celle-ci : si 90 % des Français n'aspirent pas à la société techno-libérale, qui la construit, alors ? Pour qui ? Et avec quel mandat ? Il n'y a pas ici de complot. Il y a quelque chose de plus profond et de plus difficile à combattre : une logique systémique. Chaque acteur économique fait des choix rationnels — adopter l'outil le plus efficace, déléguer la décision complexe à l'algorithme le plus performant, optimiser le process. Et l'accumulation de ces micro-choix produit collectivement une transformation que personne n'a formellement décidée, et que 90 % disent ne pas vouloir. C'est ce que j'appelle le basculement sans vote : le passage à une nouvelle civilisation qui ne passe par aucune urne, aucun référendum, aucune délibération collective. La confiance effondrée envers les institutions que documente l'ObSoCo n'est pas la cause de ce basculement. Elle en est la conséquence. Les citoyens sentent confusément que les leviers habituels de la démocratie ne pèsent plus face aux logiques algorithmiques qui reconfigurent les marchés, les médias et les relations sociales. La violence n'est que la réponse la plus désespérée à ce sentiment d'impuissance — et la moins utile. Ce que les deux utopies nous disent vraimentL'utopie éco-solidaire et l'utopie identitaire-sécuritaire ne sont pas des adversaires politiques. Ce sont deux réponses symétriques à la même angoisse. L'une cherche une échelle humaine dans la coopération et la sobriété. L'autre la cherche dans l'appartenance et la frontière. Toutes deux rejettent la désintermédiation froide et l'individualisme optimisé que porte le paradigme dataïste. Toutes deux réclament du sens là où l'algorithme ne produit que de l'efficacité. La vraie ligne de fracture de notre époque n'est donc pas entre la gauche et la droite. Elle se dessine entre ceux qui acceptent le dataïsme comme horizon civilisationnel et ceux qui le refusent — qu'ils cherchent leur alternative dans la solidarité ou dans l'identité. La question que pose ce momentAlors, que faire de ce chiffre de 10 % ? On peut en tirer une lecture rassurante : la majorité aspire à autre chose. La résistance est massive. On peut aussi en tirer une lecture alarmante : jamais les 90 % qui refusaient le paradigme industriel n'ont empêché la révolution industrielle. Jamais les nostalgiques de l'ordre religieux n'ont stoppé les Lumières. Les paradigmes ne s'imposent pas parce qu'ils sont désirés — ils s'imposent parce qu'ils portent une logique économique et technologique que rien n'arrête encore. Ce qui est nouveau, c'est que la résistance commence à ne plus seulement s'exprimer dans les sondages. C'est un signal. Pas un signal qu'il faudrait suivre — la violence ne mène nulle part. Mais un signal qu'il faudrait entendre : une transformation de cette ampleur, opérée sans délibération collective, sans mandat démocratique, sans récit partagé, produit inévitablement des ruptures. Parfois politiques. Parfois, comme on vient de le voir, d'une autre nature. La vraie urgence n'est pas seulement de sécuriser les maisons des dirigeants de l'IA. C'est de rouvrir, enfin, le débat sur la civilisation que nous construisons — avant que ce débat ne se tienne dans les rues plutôt que dans les urnes.
0 Commentaires
Laisser une réponse. |
AuthorDocteur en sciences de l'information et de la comunication, Laurent Darmon est le Directeur de l'Innovation de l'une des dix premières banques du monde Archives
Avril 2026
Categories
Tous
|
Flux RSS