J'ai eu le plaisir d'être interviewé par Caroline Blaes au Festival Atmosphère le 12 octobre dernier. Il s'agit du festival pionnier pour "un monde durable, plus juste en harmonie avec la nature". En voici la vidéo avec une retranscription plus littéraire. Partie 1 – CHANGEMENT CIVILISATIONNEL
Vous défendez une thèse forte, celle que nous ne sommes pas simplement dans une évolution technologique, mais dans un changement de civilisation. Pouvez-vous nous éclairer : qu’est-ce qui, selon vous, change de nature ? Ce qui change de nature, c’est le fondement même de notre rapport au monde et à la vérité. Pendant des siècles, nous nous sommes reposés sur deux grands paradigmes. D'abord, le paradigme religieux, qui répondait à la question du "Pourquoi ?" en s'appuyant sur la foi et des textes sacrés. Puis, avec les Lumières, nous sommes passés au paradigme humaniste, qui répondait au "Comment ?" grâce à la raison, à la science et à l’autorité des experts. Aujourd’hui, nous entrons dans un troisième paradigme, celui que j’appelle le dataïsme. Ce nouveau monde ne se demande plus "pourquoi" ou "comment", mais "Quoi ?" : "Que me proposent les données pour optimiser ma vie, pour satisfaire mes désirs ?". L’autorité ne vient plus de Dieu ou de la raison humaine, mais du flux constant d’informations et des algorithmes qui le traitent. Ce n'est pas juste une nouvelle technologie, c'est un transfert d'autorité de l'humain vers la donnée. Ce qui change, c'est que notre société s'organise désormais autour de la collecte, du traitement et de la valorisation de l'information, modifiant en profondeur notre économie, notre politique et même nos relations sociales. • Quand pensez-vous que ce basculement est devenu réel : à quel moment ou dans quels signes concrets a-t-on vu ce changement de paradigme émerger ? Ce basculement ne s'est pas fait en un jour, mais il y a eu des accélérateurs et un "moment Spoutnik". Le premier signe a été l'émergence d'Internet dans les années 90, qui a créé une architecture décentralisée où l'information est devenue ouverte et accessible à tous. Puis, un tournant majeur a été la démocratisation du smartphone avec l'iPhone en 2007. Soudain, plus de 90% de la population a eu dans sa poche un accès permanent et intuitif à ce flux d'informations. Mais le véritable "moment Spoutnik", celui où le grand public a pris conscience de la puissance de l'algorithme, c'est le 30 novembre 2022, avec l'arrivée de ChatGPT. D'un coup, tout le monde a pu "toucher du doigt" la capacité de la machine à produire de l'information, à raisonner, à créer. Ce jour-là, nous avons collectivement réalisé que la donnée n'était plus un simple outil, mais une force capable de défier le paradigme humaniste centré sur la raison humaine. • Donc avant, on faisait confiance aux experts, aux institutions… aujourd’hui, chacun cherche, vérifie, décide par lui-même. Qu’est-ce que ça change dans notre manière de vivre ensemble ? Cela change tout. Nous passons d'une société verticale, guidée par des corps intermédiaires (l'Église, l'État, les médias, les syndicats), à une société horizontale où la désintermédiation est la règle. Avant, l'autorité était conférée par le savoir d'une élite. Aujourd'hui, chacun se sent légitime. Un exemple frappant est celui du professeur Didier Raoult pendant la crise du Covid : il a court-circuité le circuit académique traditionnel en s'adressant directement au public via YouTube et Twitter, flattant un sentiment anti-système. Des millions de personnes ont préféré croire un individu contre "l'establishment" médical. Cette dynamique fragilise le contrat social de Rousseau, qui reposait sur le renoncement à nos droits particuliers au profit d'institutions collectives. Aujourd'hui, l'individu, armé de données, tend à reprendre ses droits. Cela crée des "communautés d'émotion" qui se forment en ligne, non plus autour d'un récit national commun, mais autour de croyances et d'intérêts partagés, comme on l'a vu avec les mouvements #MeToo ou les Gilets Jaunes, nés en dehors des partis et des syndicats. • Est-ce qu’on peut dire qu’on a basculé dans une société qui ne se pense plus à partir des idées, mais à partir des données ? Oui, absolument. Nous passons d'une société structurée par la culture du collectif (des idées, des valeurs, une histoire commune) à un monde guidé par la nature des individus, c'est-à-dire par des tendances statistiquement observables. Les grandes idéologies qui ont marqué le XXe siècle cèdent la place à une vision où tout devient nombre et mesure. On n'évalue plus une politique sur ses principes, mais sur son "étude d'impact" ; la pertinence d'une formation à son classement PISA ; la qualité d'un restaurant à sa note sur TripAdvisor. Le dataïsme considère l'univers comme un vaste flux de données. Dans cette perspective, l'être humain lui-même est un système de traitement de données. Nos décisions, nos émotions, nos désirs sont vus comme le résultat d'algorithmes biochimiques. La donnée devient l'unité de mesure pour comprendre le monde et agir dessus, reléguant les grandes idées au rang de récits subjectifs.
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AuthorDocteur en sciences de l'information et de la comunication, Laurent Darmon est le Directeur de l'Innovation de l'une des dix premières banques du monde Archives
Janvier 2026
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