|
Dans le grand récit de l'humanité, chaque époque semble avoir privilégié une manière singulière de comprendre le monde, d'agir sur lui et de convaincre. Ces modes de persuasion, ces souffles qui animent le discours collectif, trouvent un écho particulier dans les concepts antiques d'Ethos, de Logos et de Pathos. Dans mon livre Bienvenue dans le dataïsme, je propose une relecture de ces trois piliers rhétoriques, non pas comme de simples outils atemporels, mais comme les reflets des grandes transformations civilisationnelles qui nous ont menés jusqu'à l'ère actuelle, celle de la donnée reine. L'Aube de l'Ethos : Quand la Parole Sacrée Fondait la Confiance
Aux commencements, lorsque l'homo sapiens s'éveillait à la conscience de soi et de l'autre, la question fondamentale était celle du "QUI". Qui croire pour m'expliquer le monde ? Qui suivre pour survivre et donner un sens à l'existence ? Dans ces sociétés naissantes, s'organisant autour de communautés et de traditions, la persuasion reposait essentiellement sur l'Ethos. C'était l'âge où la crédibilité de l'orateur, souvent une figure religieuse ou un gardien des coutumes, était le socle de toute vérité acceptée. La parole des prêtres, des chamans, des anciens, tirait sa force de la confiance et de la sympathie qu'ils inspiraient au sein de leur communauté de croyants. L'écriture, en figeant les récits sacrés et les lois immémoriales, devint l'outil d'extension de cet Ethos, assurant la pérennité d'un ordre où la foi en l'autorité du locuteur primait sur toute autre considération. La récompense promise était alors le salut, une transcendance au-delà du monde visible. Le Zénith du Logos : La Raison Éclairant le Monde Puis vint un grand basculement, celui que portèrent les Lumières. La quête de sens se déplaça du "Pourquoi" divin au "COMMENT" scientifique. Comment fonctionne l'univers ? Comment maîtriser la nature et organiser la société selon des principes rationnels ? Ce fut l'avènement du Logos, le règne de la raison, de l'argumentation logique et de la preuve empirique. Une nouvelle élite intellectuelle – philosophes, scientifiques, puis journalistes – émergea, dont le pouvoir de persuasion reposait sur la capacité à démontrer, à expliquer, à convaincre par la force du raisonnement. L'imprimerie, en démocratisant l'accès au savoir et en permettant la capitalisation des connaissances, fut le grand vecteur de ce Logos. Le citoyen était invité à adhérer à un projet collectif fondé sur le progrès, avec la promesse d'un futur meilleur éclairé par les avancées de la science et de la technique. L'Ère du Pathos : L'Émotion au Cœur du Flux Dataïste Aujourd'hui, comme je le développe dans Bienvenue dans le dataïsme, nous assistons à l'émergence d'un nouveau paradigme, celui de la donnée, qui semble propulser le Pathos au premier plan. La question centrale n'est plus tant le "Qui" croire, ni même le "Comment" comprendre, mais le "QUOI" ressentir, le "Quoi" me propose-t-on pour occuper ma vie et stimuler mes sens. Dans cet univers où l'information est surabondante et les algorithmes omnipotents, c'est la passion spontanée, l'émotion immédiate qui devient l'objectif et la mesure de nos interactions. Le numérique, succédant à l'imprimerie, est le formidable outil d'extension de ce Pathos, favorisant l'hyperpersonnalisation et la création de "bulles cognitives" où chacun est nourri de ce qui le touche, le conforte, le divertit. La promesse est celle de la satisfaction instantanée de nos désirs, de l'élimination de l'ennui par une stimulation émotionnelle constante. Nous vivons ce paradoxe fascinant d'une "émotion chaude comme valeur centrale de notre société en même temps que la technologie guidée par une data froide s’impose dans notre quotidien". De l'Ethos fondateur des premières communautés à la logique éclairée du Logos humaniste, jusqu'au Pathos vibrant de notre présent dataïste, chaque époque a ainsi façonné ses propres outils de persuasion et ses propres horizons d'attente. Comprendre cette évolution, c'est peut-être se donner les moyens de naviguer avec plus de lucidité dans le monde qui vient, un monde où, plus que jamais, la manière dont nous nous lions aux informations et aux émotions qu'elles suscitent définit notre rapport à nous-mêmes et aux autres.
0 Commentaires
Leave a Reply. |
AuthorDocteur en sciences de l'information et de la comunication, Laurent Darmon est le Directeur de l'Innovation de l'une des dix premières banques du monde Archives
Octobre 2025
Categories
All
|
RSS Feed