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Il y a 400 000 ans, l'humanité a basculé en domestiquant le feu. Au-delà d’être une source de chaleur, le bois brûlé s’établit immédiatement comme une technologie de survie. Puis vint l'ère de la force animale, puis celle, tellurique, du charbon et du pétrole. Pendant des millénaires, la puissance d'une nation s'est mesurée à sa capacité à extraire des ressources pour les les transformer en travail mécanique. Aujourd'hui, nous vivons la mutation finale de ce paradigme. Nous quittons l’âge de la matière pour entrer dans celui de la donnée. L’énergie devient le carburant d'une nouvelle raffinerie : l'intelligence artificielle. Comme le soulignait Arthur Mensch lors de sa récente audition à l’Assemblée nationale (12 mai 2026), l’IA générative est, fondamentalement, une machine à transformer l’électricité en intelligence. La métaphore du data-raffinage est assez juste. Exportez des fèves de café brutes, vous restez un fournisseur de commodités. Transformez-les en un espresso servi sur une belle terrasse et vous capturez une valeur ajoutée bien supérieur. Il en est de même pour l‘industrie pétrolière qui génère le plastique. Le secteur de l’IA reproduit cette mécanique. Le data center n'est rien d'autre qu'une raffinerie du XXIe siècle. À une extrémité, on injecte des électrons ; à l'autre, on récolte des "tokens" : des blocs de raisonnement, des lignes de code, des analyses prédictives. Et ces tokens valent, à volume énergétique égal, dix fois plus cher que l'électricité brute. Celui qui se contente de vendre ses électrons aux voisins laisse 90 % de la valeur sur la table pour reprendre le ratio d’Arthur Mensch. Il exporte sa puissance et importe de l'intelligence. Il reste un pays de matière première. Cette transition bouleverse la géopolitique mondiale. Historiquement, s'approprier une ressource énergétique exigeait de déplacer des armées, de conquérir des territoires et de marquer des frontières. Le pétrole était un jeu de somme nulle : ce que je possède, vous ne l'avez pas. Le dataïsme modifie radicalement les règles du jeu. La guerre ne se joue plus sur le terrain des puits de pétrole, mais sur celui des accords commerciaux, des régulations sur les infrastructures de calcul et de l’accès aux talents. Le nouveau rapport de force n'est pas une invasion, c'est une vassalisation numérique. Lorsqu'un géant américain implante ses data centers sur le sol européen pour capter notre électricité bon marché, pour ensuite nous revendre le service d'IA générative 10 fois plus cher, nous assistons à une forme subtile et moderne de colonialisme numérique. Les frontières sont toujours là, mais elles sont devenues poreuses aux flux de données, permettant une captation de valeur qui contourne les douanes traditionnelles. La France possède pourtant un atout massif : son mix énergétique, largement décarboné grâce au nucléaire et à coût maîtrisé. C'est une chance historique. Mais posséder l'énergie ne suffit plus. Il faut posséder la capacité de raffinage. Si nous bradons notre électricité tout en laissant les permis stagner et l'investissement stérile, nous ne serons que le réservoir énergétique d'une puissance logicielle qui se construit ailleurs. Nous sommes à un croisement décisif : soit nous décidons de transformer notre production d'énergie sur notre territoire en développant nos propres « raffineries », soit nous nous condamnons à rester les fournisseurs de commodités d'un monde qui nous facturera chaque étincelle de pensée que nous lui achetons. Avec Mistral IA, Thales et plusieurs champions du calcul quantique et la crème des mathématiques, nous avons quelques atouts en France. Si on étend cette approche au niveau européen, nous pouvons aller plus loin encore. La guerre de demain ne se gagnera pas avec des canons, mais avec des GPUs et une maîtrise de la chaîne de valeur énergétique. La question n'est plus « quelle quantité d'énergie produisons-nous ? », mais « quelle quantité d'intelligence produisons-nous ? ». Le dataïsme redéfinit profondément notre économie et la géopolitique. Il faut en tenir compte. Mais sommes-nous prêts à privilégier la souveraineté de nos raffineries numériques plutôt que le profit immédiat de l'exportation énergétique ?
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AuthorDocteur en sciences de l'information et de la comunication, Laurent Darmon est le Directeur de l'Innovation de l'une des dix premières banques du monde Archives
Avril 2026
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